Tatiana Arfel

  • Attente du soir

    Tatiana Arfel

    Ils sont trois à parler à tour de rôle, trois marginaux en bord de monde. Il y a d'abord Giacomo, vieux clown blanc, dresseur de caniches rusés et compositeur de symphonies parfumées. Il court, aussi vite qu'il le peut, sur ses jambes usées pour échapper à son grand diable noir, le Sort, fauteur de troubles, de morts et de mélancolie. Il y a la femme grise sans nom, de celles qu'on ne remarque jamais, remisée dans son appartement vide. Elle parle en ligne et en carrés, et récite des tables de multiplications en comptant les fissures au plafond pour éloigner l'angoisse. Et puis il y a le môme, l'enfant sauvage qui s'élève seul, sur un coin de terrain vague abandonné.
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  • Des clous

    Tatiana Arfel

    Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d'autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable.
    Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement.
    Parce qu'ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu'ils souffrent de l'absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s'en plaindront pas : d'autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer.
    Des Clous n'est pas un roman d'anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n'y a qu'à observer.
    Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu'il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n'est pas acceptable ?
    Nos clous n'ont certes pas la réponse. Mais quelqu'un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n'est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leurs tâches discutables.
    Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu'en feront-ils ?

    L'auteur Tatiana Arfel est née en 1979 à Paris et vit aujourd'hui dans le sud de la France. Psychologue de formation, elle anime des ateliers d'écriture auprès de publics en difficulté.
    Son premier roman, L'attente du soir, paru en janvier 2009, met en scène trois marginaux : un vieux clown, une femme transparente et un enfant abandonné, qui ensemble vont former, à leur façon, famille. Ce roman a obtenu six prix littéraires, dont le prix Emmanuel Roblès et le prix Alain-Fournier.
    Son deuxième roman, Des Clous, à paraître en janvier 2011, est un roman polyphonique décrivant une entreprise de services, Human Tools, qui chercher à rationnaliser la langue, le corps, les pensées, les émotions de ses employés, pour accroître ses performances.
    Tatiana Arfel travaille actuellement sur l'autobiographie d'un homme souffrant d'une absence totale de présence au monde.

  • Rentrer du travail sans même se souvenir du trajet. Monter revérifier qu'on a fermé la porte à clé. Regarder l'heure, l'après-midi est déjà là, où est donc passé le matin ? Et le week-end dernier, on a fait quoi déjà, rien ? Instants multiples où nous n'étions pas là. Où nous cachions-nous alors, derrière combien de murailles, combien d'écrans, est-ce du temps définitivement perdu, celui qui n'a pas été vécu ?

    Imaginons donc. Chez Aurélien ces absences s'étendent à toute sa vie. Il n'y est jamais, ne se souvient de rien, sauve quelques faits sur des carnets. Pourtant du dehors, Aurélien a l'air normal. Même trop normal pour être normal, commère-t-on parfois. Normopathe, finalement, rien ne dépasse et des mots blancs.

    À moins qu'il n'y ait possibilité d'une deuxième vie, une chance cette fois d'y arriver. À naître dans son corps, sentir dans sa peau, à jouir, à goûter. À trouver une langue à soi pour pouvoir raconter. Il faudra quitter son existence ancienne, renoncer au calme film noir et blanc et muet. Risquer de tout perdre, habitudes et tranquillité, pour ne pas expirer avant l'heure.

    Quitte, ou double.

  • 2800 minutes

    Tatiana Arfel

    • Actusf
    • 5 Avril 2018

    "J'entre dans sa chambre avant sept heures. Elle est réveillée. Elle ne peut pas tourner la tête mais ses yeux me suivent depuis l'oreiller semé de fleurs pâles. J'essaie de sourire. Je ne peux pas répondre àcette interrogation muette qu'elle m'envoie, boomerang de toutes les aubes, pourquoi, pourquoi, pourquoi - jusqu'à quand. Pour rien, pour rien, pour rien - on ne sait pas.
    Je m'approche et je l'embrasse sur la joue. Il me semble que son regard s'adoucit légèrement, je n'en suis pas sûr, c'est peut-être à moi seulement que cela fait plaisir." Lauréates du Festival du premier roman de Chambéry, Tatiana Arfel et Sophie Bienvenu ont accepté de passer 24h en résidence d'écriture dans deux structures médicales et médico-sociales. Elles en ont tiré deux récits, bouleversants et forts qui sont présentés dans ce recueil...

  • Ils sont trois à parler à tour de rôle, trois marginaux en bord de monde.
    Il y a d'abord giacomo, vieux clown blanc, dresseur de caniches rusés et compositeur de symphonies parfumées. il court, aussi vite qu'il le peut, sur ses jambes usées pour échapper à son grand diable noir, le sort, fauteur de troubles, de morts et de mélancolie. il y a la femme grise sans nom, de celles qu'on ne remarque jamais, remisée dans son appartement vide. elle parle en lignes et en carrés, et récite des tables de multiplication en comptant les fissures au plafond pour éloigner l'angoisse.
    Et puis il y a le môme, l'enfant sauvage qui s'élève seul, sur un coin de terrain vague abandonné aux ordures. le môme lutte et survit. il reste debout. il apprendra les couleurs et la peinture avant les mots, pour dire ce qu'il voit du monde. seuls, ces trois-là n'avancent plus. ils tournent en rond dans leur souffrance, clos à eux-mêmes. comment vivre ? en poussant les parois de notre cachot, en créant, en peignant, en écrivant, en élargissant chaque jour notre chemin intérieur, en le semant d'odeurs, de formes, de mots.
    Et, finalement, en acceptant la rencontre nécessaire avec l'autre, celui qui est de ma famille, celui qui, embarqué avec moi sur l'esquif balloté par les vents, est mon frère. on ne cueille pas les coquelicots, si on veut les garder vivants. on les regarde frémir avec ces vents, dispenser leur rouge de velours, s'ouvrir et se fermer comme des coeurs de soie. giacomo, la femme grise, le môme, que d'autres ont voulu arracher à eux-mêmes, trouveront chacun dans les deux autres la terre riche, solide et lumineuse, qui leur donnera la force de continuer.

  • Dans un hôpital psychiatrique résonnent les vies éclatées de Luce, Monique, Paco, Boris, madame R. , et bien d'autres. Patients, soignants, membres du personnel, visiteurs, chacun leur langue, leurs préoccupations et leur solitude. Leurs histoires dessinent un portrait foisonnant, vif et nuancé, d'une institution dont on sait finalement peu de choses.
    Tatiana Arfel a écrit ce texte suite à une résidence artistique de plusieurs mois dans un centre hospitalier. Pour décrire ce "dedans du dedans", elle a choisi délibérément la fiction.
    Elle donne corps et voix à des mondes intérieurs qui s'enrichissent de l'étonnant travail plastique de Julien Cordier, où dessin et photographie fusionnent.

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